Généralement, plus le non-sens est gros, plus il est accrocheur.

Battons donc le fer de votre attention tant qu’il est encore chaud en la déportant un instant sur une revue de la littérature scientifique publiée en 2010, revue fondée sur une hypothèse pour le moins … inédite !  

 

 

« Un peu de stress est plus que bon pour la santé : il est nécessaire »

 

C’est, pour schématiser, l’hypothèse que Michael Ristow et Sebastian Schmeisser, ont postulée avant d’entamer leur projet d’étude à l’Institut de Nutrition Humaine de Nuthetal, en Allemagne.

Plus spécifiquement, les scientifiques ont cherché à démontrer que les radicaux libres – ces petites molécules chimiques instables auxquelles l’on attribue pléthore d’effets délétères sur la santé de nos cellules – étaient en fait « des molécules de signalisation essentielles à la promotion de la santé et de la longévité ».

Oxydation radicaux

Schéma 1 – Illustration du principe de l’attaque cellulaire et du stress oxydatif engendrés par les radicaux libres

 

Le raisonnement derrière l’assertion culottée des deux scientifiques reposait sur l’idée que les techniques actuellement connues pour prolonger la vie – comme la restriction calorique, la réduction de la consommation de certains macronutriments (tels que les glucides) ou encore la pratique d’une activité physique régulière –, auraient pour dénominateur commun qu’elles accélèrent l’activité des mitochondries, ces générateurs d’énergie situés au cœur de nos cellules.

Cette accélération de l’activité mitochondriale se traduirait alors par une formation accrue de radicaux libres – donc un stress oxydatif –  qui, selon les chercheurs, déclencherait dans la foulée une réponse adaptative de notre organisme, obligé de combattre ce stress en renforçant ses propres mécanismes de défenses. Et c’est ce renforcement qui déboucherait, en aval, sur une amélioration de notre santé métabolique et immunitaire, et donc un prolongement de notre espérance de vie.

Si vous avez du mal à suivre ce raisonnement, jetez plutôt un œil au schéma explicatif proposé dans l’encart ci-dessous.

Schéma de l'hypothèse des savants

Stimulus de stress → Accélération de l’activité des mitochondries → Formation ↑ de radicaux libres = Stress oxydatif → Réponse adaptative de l’organisme → Renforcement Immunitaire et Métabolique → Santé et longévité 

 

 

Prendre des vitamines antioxydantes (A, C et E) n’améliorent pas nécessairement l’espérance de vie

 

90ansOkinawa
Image 1 – Les chercheurs attribuent en grande partie la longévité des habitants de l’île d’Okinawa au Japon à la faible densité calorique de leur alimentation principalement composée d’algues et de produits marins.

Pour comprendre pourquoi les savants en sont arrivés à formuler une hypothèse aussi insolite, il faut se replonger quelques années en arrière et plus spécifiquement, dans les résultats d’études ayant porté sur l’impact de la restriction calorique sur le prolongement de l’espérance de vie.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, la restriction calorique – autrement dit, le fait de consommer moins de calories que nécessaire –, est l’une des rares techniques ayant été à ce jour scientifiquement prouvée comme apte à prolonger l’espérance de vie (Sohal et.al, 1996 ; Lin et.al ; 2002).

Or, si les scientifiques pensaient jusqu’ici que le prolongement de l’espérance de vie qui en découle était la conséquence d’une diminution de la production des radicaux libres (Qiu et.al, 2010), deux études sont venues jeter un véritable pavé dans la mare en démontrant que non, autrement dit que la restriction calorique ne se traduisait pas nécessairement par une baisse de la production de ces composés réactifs (Schulz  et.al, 2007 ; Wang et.al, 2007).

De plus, Ristow et Schmeisser savaient une chose que vous devriez savoir depuis longtemps si ce n’était l’obscurantisme délibérément cultivé par le lobby de la nutraceutique, à savoir qu’une supplémentation en vitamines antioxydantes (A, C et E) – des vitamines qui combattent pourtant les radicaux libres à l’intérieur de l’organisme – s’était avérée totalement inefficace, voire même délétère, dans le cadre du prolongement de l’espérance de vie (Selman et.al, 2013; Bjelakovic et.al, 2007 et 2012) Bjelakovic et.al, 2012).

La preuve par les mots :

« Alors que la plupart des études ont démontré un manque d’effet sur la promotion de la santé humaine, d’autres rapports vont même jusqu’à suggérer que [la supplémentation en] antioxydants pourrait promouvoir le développement du cancer. De plus, la supplémentation en antioxydants a été liée à une incidence accrue d’un certain nombre de maladies qui pourraient compromettre l’allongement de l’espérance de vie humaine. »

 

Schéma 2 – Selon la théorie de l’hormèse, c’est de la réponse adaptative de notre organisme à un stimulus de stress que débouche son renforcement, immunitaire comme musculaire.

 

 

Prendre des vitamines diminuerait-il les effets bénéfiques du sport en général ?

 

Pire que ça, un an avant la publication de leur étude, Ristow et d’autres collègues avaient également réussi à démontrer qu’une supplémentation en antioxydants – autrement dit, qu’une consommation de compléments riches en vitamines A, C et E – compromettait fortement les effets bénéfiques du sport sur la santé (2009).

Dans leur revue de la littérature, les scientifiques spéculent en effet qu’en inhibant la formation des radicaux libres, une supplémentation en vitamines antioxydantes émousserait la réponse adaptative de l’organisme au stress physiologique généré par l’entraînement. En clair, en réduisant l’impact du stress de l’entrainement sur votre organisme, une prise excessive de vitamines A, C et/ou E empêcherait vos muscles de surcompenser convenablement.

Ce processus naturel  d’adaptation physiologique à un stimulus de stress est dit « hormétique » (cf. figure 1).

Tout comme vous ne pourriez prendre un centimètre de tour de bras en alignant des biceps curls avec des haltères de 0,5 kilos, votre organisme ne peut être plus résistant s’il n’est pas confronté à un stimulus de stress minimal l’obligeant à s’adapter.

Image 2 – Les vaccins fonctionnent sur le principe de l’hormèse : on vous injecte une très faible dose d’une “maladie” et votre organisme apprend à se défendre contre elle en développant ses propres anticorps. Ceux-ci lui permettront alors de résister à la maladie si un jour, vous recroisez sa route…

L’hormèse est d’ailleurs le principe fondamental sur lequel se fondent les vaccins où c’est l’exposition de votre organisme à de faibles doses d’un agent pathogène – à une substance toxique autrement dit – qui débouche sur son renforcement immunitaire spécifique contre ledit agent.

 

 

 

La Théorie des Radicaux Libres plus en détail …

Formulée en 1954 par le Pr Denham Harman de l’université du Nebraska, la Théorie des Radicaux Libres – également appelée théorie du vieillissement par stress oxydatif – “stipule que le vieillissement – et le cortège de maladies qui y est associé –  sont dus à l’usure engendrée par des atomes et molécules réactives, les radicaux libres” (Amessi.org).

Ceux-ci sont à l’origine de ce que ce professeur a qualifié de « stress oxydatif ».

Selon cette théorie, en diminuant le niveau des radicaux libres, ou en les neutralisant, il serait possible d’allonger l’espérance de vie en bonne santé.

Par déduction,  les vitamines dites antioxydantes devraient être bonnes pour la santé dans la mesure où ces dernières luttent contre l’effet délétère des radicaux libres sur la santé de nos cellules.

Si dans une certaine mesure, cela est vrai, l’étude de Ristow et Schmeisser démontre que l’effet salutaire de ces vitamines semble s’inverser passé un seuil.

 

 

Mauvais stress vs. “Eustress”

 

Bien entendu, comme dans le cas des vaccins, avec le stress oxydatif, tout est également question de dosage. Alors que l’injection de fortes doses d’une substance toxique pourrait vous faire passer de vie à trépas en un clin d’œil, il en va de même de la formation des radicaux libres qui, si excessive et chronique, peut allègrement se retourner contre votre santé :

 

« Chose intéressante, de faibles doses de radicaux libres semblent exercer de tels effets [promotion de la santé et de la durée de vie] tandis que de hautes doses sont indubitablement dommageables pour la santé », soulignent les scientifiques dans leur papier.

 

Ceci démontre bien que le propos de l’étude de Ristow et de Schmeisser n’est pas non plus de faire l’apologie des radicaux libres et du stress oxydatif qu’ils engendrent. Il est simplement de nuancer le paradigme de la médecine moderne – fondé en grande partie sur la Théorie des Radicaux Libres – et son tropisme à dépeindre une réalité manichéenne faite de bonnes et gentilles substances d’un côté (i.e. les vitamines antioxydantes) et de mauvaises et méchantes substances de l’autre (i.e. les radicaux libres).

Même le stress, que l’on accuse de mille maux – « ce mal du siècle » – est, à certaines doses, nécessaire à l’adaptation de l’organisme, à son évolution. Plus irions-nous jusqu’à dire : il est même vital car un organisme qui n’évolue pas en est un condamné à l’affaiblissement, à l’entropie, voire à la mort. Dans ce cas de figure, on ne parlera alors plus de stress mais d’eustress (étymologiquement, le préfixe « eu » signifie « bon » en grec), c’est-à-dire d’un stress positif qui renforce les défenses de l’organisme, « promeut la santé et favorise la longévité ».

 

Figure 2 – La théorie de la surcompensation se calque sur la théorie de l'hormèse dans la mesure où elle soutient que c'est la réponse adaptative (la compensation) de notre organisme à la charge d'entraînement qui est responsable d'un renforcement (une surcompensation) de ce dernier débouchant sur sa progression.
Schéma 3 – La théorie de la surcompensation se calque sur la théorie de l’hormèse dans la mesure où elle soutient que c’est la réponse adaptative (la compensation) de notre organisme à la charge d’entraînement qui est responsable de son renforcement (sa surcompensation) ; renforcement qui, en l’espèce, se traduit par une progression du physique et des performances.

 

 

Que retenir de ceci ?

Si vous êtes sportif, gardez donc bien les enseignements de cette étude en tête la prochaine fois que vous envisagerez d’acheter un complexe à base de vitamines A, C ou E pour booster vos performances à la salle. Comme nous venons de le voir, il se pourrait bien en effet que celui-ci émousse la réponse adaptative de votre organisme au (bon) stress de l’entraînement, affectant de ce fait votre capacité à surcompenser,  et donc votre faculté à progresser de façon optimale d’une séance à une autre* (cf. figure 2).

Quant à celles et ceux qui souhaiteraient investir dans un complément à base de vitamines A, C et/ou E pour (sur)compenser une hygiène de vie exécrable, sachez que la vie – surtout quand il s’agit de santé – n’aime pas trop les raccourcis.

Si vous voulez être plus en forme, changez donc l’essentiel, à savoir : vos habitudes de vie !

 

______________________________________________________________

* À moins que vous ne soyez un athlète de haut niveau qui s’entraîne deux fois par jour et ne fasse pas du tout attention à son alimentation (une très mauvaise combinaison à notre humble avis) auquel cas, l’option supplémentation pourrait se justifier afin de minimiser l’impact du stress oxydatif sur votre organisme, et ce, jusqu’à correction, avisée et rapide, de vos mauvaises habitudes alimentaires, bien entendu !

 

 

____________________________________________________________________

Références

Bjelakovic G, Nikolova D, Gluud LL, Simonetti RG, Gluud C. Antioxidant supplements for prevention of mortality in healthy participants and patients with various diseases.Cochrane Database Syst Rev. 14 Mars 2012  ; 3 :CD007176. 

Bjelakovic G, Nikolova D, Gluud LL, Simonetti RG, Gluud C. Mortality in randomized trials of antioxidant supplements for primary and secondary prevention: systematic review and meta-analysis. JAMA. 28 Fév 2007 ; 297(8) : 842-57.

Lin SJ, Kaeberlein M, Andalis AA, Sturtz LA, Defossez PA, Culotta VC, Fink GR, Guarente L. Calorie restriction extends Saccharomyces cerevisiae lifespan by increasing respiration. Nature. 18 Juil 2002 ; 418(6895) : 344-8.

Qiu X, Brown K, Hirschey MD, Verdin E, Chen D. Calorie restriction reduces oxidative stress by SIRT3-mediated SOD2 activation. Cell Metab. 1er Déc 2010 ; 12(6) :662-7. 

Ristow M, Zarze K. How increased oxidative stress promotes longevity and metabolic health: The concept of mitochondrial hormesis (mitohormesis). Exp Gerontol. Juin 2010 ; 45(6):410-8. Epub 2010 Mar 27.

Ristow M, Zarse K, Oberbach A, Klöting N, Birringer M, Kiehntopf M, Stumvoll M, Ronald Kahn C, Blüherc M. Antioxidants prevent health-promoting effects of physical exercise in humans. Proc Natl Acad Sci. 26 Mai 2009 ; 106(21): 8665–8670.

Schulz TJ, Zarse K, Voigt A, Urban N, Birringer M, Ristow M. Glucose restriction extends Caenorhabditis elegans life span by inducing mitochondrial respiration and increasing oxidative stress. Cell Metab. Oct 2007 ; 6(4) : 280-93.

Selman C, McLaren JS,Collins AR, Duthie GG, Speakman JR. Deleterious consequences of antioxidant supplementation on lifespan in a wild-derived mammal. Science. Août 23, 2013 ; 9(4).

Sohal RS, Weindruch R. Oxidative stress, caloric restriction, and aging. Science. 5 Juil 1996 ; 273(5271) : 59-63.

Wang F, Nguyen M, Qin FX, Tong Q. SIRT2 deacetylates FOXO3a in response to oxidative stress and caloric restriction. Aging Cell. Août 2007 ; 6(4) : 505-14.